Jeudi dernier, en plein milieu d'un appel avec un client, j'ai eu une pensée qui m'a glacé. Il me parlait de ses hésitations — pivoter ou rester sur son positionnement actuel. Je l'écoutais, je posais les bonnes questions, je sentais que la conversation avançait. Et puis cette phrase est apparue dans ma tête, sans prévenir : qu'est-ce que tu fais là, toi qui ne sais même pas où tu vas ?
J'ai continué l'appel. J'ai même été plutôt bon, je crois. Mais en raccrochant, la question est restée. Elle a pris ses aises. Elle s'est installée sur mon bureau, entre les post-its et le café froid, et elle m'a regardé droit dans les yeux.
Je ne la pose pas pour la première fois. Si vous faites de l'accompagnement — du conseil, du coaching, du mentorat, peu importe le mot — il y a de fortes chances que cette question vous ait déjà traversé. On n'en parle pas. C'est un angle mort du métier. Comme si admettre qu'on doute revenait à admettre qu'on est incompétent.
On confond deux choses : avoir de la clarté pour soi et être capable de créer de la clarté pour l'autre. Ce ne sont pas les mêmes gestes.
Pendant longtemps, j'ai cru que pour accompagner quelqu'un, il fallait avoir résolu ses propres problèmes. Que la légitimité venait de la solidité. Que mon rôle était d'être le phare — stable, lumineux, inébranlable. C'est une belle image. C'est aussi un piège.
Parce que le phare, il ne bouge pas. Et un accompagnant qui ne bouge pas, qui ne se remet pas en question, qui a figé ses certitudes — c'est un accompagnant qui répète des recettes au lieu de penser avec l'autre.
Il m'a fallu du temps pour comprendre quelque chose de contre-intuitif : mes meilleurs accompagnements, ceux où mes clients ont fait de vrais pas, ne sont jamais ceux où j'étais le plus sûr de moi. Ce sont ceux où j'étais en mouvement. Où mes propres questions étaient encore vivantes. Où je ne plaquais pas de grille de lecture préfabriquée parce que j'étais moi-même en train de chercher.
Il y a une qualité d'écoute qui ne vient que de là — de cette zone inconfortable où on ne sait pas tout. Quand on doute soi-même, on entend mieux les doutes de l'autre. On ne se précipite pas pour rassurer. On ne cherche pas à fermer la conversation trop vite. On tolère le silence. On laisse la question exister un peu plus longtemps que d'habitude.
Et c'est souvent dans ces silences-là que l'autre trouve quelque chose.
Je ne dis pas que le doute est confortable. Il ne l'est pas. Je ne dis pas non plus qu'il faut le cultiver comme une posture — ce serait une autre forme d'imposture. Ce que je dis, c'est qu'il n'y a peut-être pas besoin de choisir entre douter et accompagner. Peut-être que les deux coexistent. Peut-être même qu'ils se nourrissent.
Un ami thérapeute m'a dit un jour une chose qui m'a marqué : « Le jour où je n'aurai plus de questions sur mon propre fonctionnement, j'arrêterai de recevoir des patients. » Sur le moment, ça m'a semblé excessif. Avec le recul, je crois qu'il avait raison.
La certitude rassure. Mais c'est la curiosité qui accompagne.
Alors oui, jeudi dernier, j'ai douté. En plein appel, en plein exercice de mon métier, en plein dans ce que je suis censé maîtriser. Et non, je n'ai pas trouvé cette expérience agréable.
Mais je commence à me demander si ce n'est pas précisément ça qui me rend utile. Pas mes réponses. Pas ma méthode. Pas mon assurance. Plutôt cette chose fragile et un peu bancale : le fait que je sois encore en train de chercher, moi aussi.
Peut-être que la vraie imposture, ce ne serait pas de douter en accompagnant. Ce serait de prétendre qu'on ne doute plus.
Et vous — est-ce que vos doutes vous empêchent d'avancer, ou est-ce qu'ils vous rendent plus attentif à ceux que vous accompagnez ?